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dimanche, 16 juin 2024

Crise de l’enseignement : comprendre le déclin de l’éducation au Cameroun

Sa fine plume nous donne une fois encore la possibilité de cerner les nombreuses faiblesses auxquelles s’est livrées notre système éducatif au fil du temps qui se trouve malheureusement à l’origine de la décadence continue de ce secteur, pourtant inamovible dans le processus de développement d’un pays. Maurice Tetne notre chroniqueur perce à nouveau l’abcès pour nous présenter la fresque de la déchéance quotidienne de l’Education au Cameroun.

« Comment oublier en effet qu’au sein de la plus petite communauté humaine qui soit (physiquement parlant), la famille, comme au sein de la plus grande, la nation, nous rencontrons des égoïstes, des hypocrites, des traîtres, des voleurs, des irascibles, bref des hommes presqu’entièrement soumis à la pesanteur des sens sous toutes ses formes ? des hommes gouvernés par l’anti-raison, c’est-à-dire par cela même qui ne réussit qu’à les opposer les uns aux autres autour des intérêts concurrentiels ou divergents, des luttes intestines, la passion du pouvoir et de la gloire ! » Ebénézer Njoh-Mouelle, Jalons III : problèmes culturels.

Nous avions abordé, chers lecteurs et chères lectrices, en première partie de cette série le problème de l’encerclement des cercles savants, notamment à travers l’étreinte suffocante que les dictatures successives du Cameroun ont imposée aux enseignants et aux étudiants. Nous abordons dans cette seconde partie l’encerclement du corpus d’enseignement au début des années 2000. Le tableau ci-après dévoile à peu près à quoi ressemblait le parcours d’un élève de la 5ème en Terminale ainsi que les ouvrages au programme, ceux qui devaient façonner ses compétences littéraires :
Année Classe Livre au programme Auteur
2001 5ème Père inconnu Pabé Mongo
2002 4ème L’enfant de la révolte muette
Le fils d’Agatha Moudio Camille Nkoa Atenga
Francis Bebey
2003 3ème Les Bimanes
Afrika Ba’a Sévérin Cécile Abega
Rémy Medou Mvomo
2004 2nde Mâ
Le barbier de Séville Gaston Paul Effa
Beaumarchais
2005 1ère Balafon
Paroles Engelbert Mveng
Jacques Prévert
2006 Tle Une saison blanche et sèche
La croix du sud André Brink
Joseph Ngoué

Ceux et celles qui sont familiers de la répartition socio ethnique du Cameroun auront immédiatement compris la perfidie de cette liste. Il ne leur aura pas échappé que sur les huit (08) auteurs Camerounais listés, six (06) sont originaires de l’ethnie du « père de la nation », représentant 75% du corpus. Qu’il nous soit permis d’évacuer tout raccourcis indécent que les détracteurs de mauvaise foi pourraient nous opposer : il n’est nullement ici question de la qualité du corpus (car ces ouvrages sont de véritables délices de littérature à l’instar des Bimanes), mais de l’aliénation culturelle que la sélection partisane des ouvrages suggère. Comme l’on pouvait s’y attendre, le XXIème siècle s’ouvrait ainsi par une tribalisation du corpus d’enseignement et l’on entamait de fait la troisième décennie depuis 1971 avec une approche nouvelle et handicapante pour le système éducatif. Par cette répartition inéquitable, le sensationnalisme tribal prenait le pas sur la riche diversité qu’offre le Cameroun en termes de littérature. Bien que la qualité littéraire des ouvrages querellés soit avérée, cette supercherie travestissait la pertinence de l’enseignement, occultant le riche répertoire de l’ensemble du triangle national au profit d’une caste de privilégiés. Cette méthode devenait en soi un lavage de cerveau qui ferait de l’école un terrain inhospitalier pour des intelligences fertiles. Cette procédure s’est étendue, bien évidemment, à tous les domaines de la vie publique, allant de la défense à la politique, en passant par l’administration, où l’on a observé (et c’est encore le cas aujourd’hui) une invasion hallucinante des ressortissants de l’ethnie dirigeante, avec pour conséquence logique le florilège d’incompétents qui gangrènent, à des poste clés, le bon fonctionnement du pays.

Entre la clochardisation des enseignants, l’embastillement des étudiants, les répressions barbares qui sanctionnent toutes leurs contestations légitimes et la tribalisation du répertoire d’enseignement littéraire, le pays ne pouvait que récolter le fruit de cette imposture. En 2021, UniRank publiait son classement des meilleures universités d’Afrique, et la bonne nouvelle c’est qu’aucune université camerounaise ne figure dans le top 200. N’allez surtout pas le dire aux chantres du régime qui sont convaincus que la Cameroun offre les meilleures formations et que nos universités sont les meilleures du monde, surclassant en qualité et en prestige Harvard ou encore la Sorbonne. Ils vous opposeront également l’argument que ceux qui publient ces classements sont des ennemis de la république tapis dans l’ombre avec pour objectif inavoué de déstabiliser le Cameroun et mettre à mal leur champion. Cette musique redondante est un fait familier pour ceux qui s’intéressent un tant soit peu au pays du « père de la nation ». Plus sérieusement, l’éducation est aujourd’hui prise en otage au Cameroun et la compétitivité nonchalante de notre système nous disqualifie sur la scène continentale et même mondiale. C’est l’occasion ici pour nous de saluer les intelligences indépendantes qui ont réussi à sortir du lot et à se défaire du prisme déformant de la tribalisation et du tribalisme pour s’affirmer ; à tous ces enseignants qui, au quotidien, ne ménagent aucun effort pour transmettre un savoir authentique à la jeunesse, loin de l’éducation propagandiste qui canalise et embastille le savoir ; à toute cette jeunesse battante qui, tant bien que mal, arrive encore à faire la différence sur le continent et dont les compétences sont parfois récompensées hors de nos frontières. Ces compatriotes sont la preuve que l’on ne peut abrutir tout un peuple.
La crise que connait notre système éducatif n’est pas un problème insurmontable. Dans la troisième et dernière partie de cette série, nous proposerons ce qui nous semble être des pistes crédibles pour sortir de l’aliénation et redonner à l’éducation son indépendance et sa force pour une compétitivité qui réponde aux défis de notre temps.

Maurice Tetne,
Ex-ouvrier des plantations

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